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Moda · 7 min

Vêtements et démocratie : pourquoi le Bangladesh (EIU 3.81) fabrique 40 % de votre garde-robe

·13 mai 2026
Vêtements et démocratie : pourquoi le Bangladesh (EIU 3.81) fabrique 40 % de votre garde-robe

Vêtements et démocratie : ce que l'étiquette de votre armoire dit du Bangladesh

Le 24 avril 2013, l'immeuble du Rana Plaza, en périphérie de Dacca, s'est effondré alors que plus de 3 000 personnes s'y trouvaient. 1 134 personnes sont mortes, pour la plupart des couturières, et l'on a retrouvé dans les décombres des étiquettes de marques vendues dans toutes les rues commerçantes d'Europe. La veille, des fissures avaient été repérées dans la structure ; les banques et les boutiques du rez-de-chaussée avaient fermé, mais les ouvrières des ateliers de confection des étages avaient reçu l'ordre de retourner à leurs machines. Plus de dix ans après, l'habillement représente toujours environ 85 % des exportations de biens du Bangladesh et emploie quelque quatre millions de personnes. Le pays est le deuxième exportateur mondial de vêtements derrière la Chine et obtient un score de 3,81 à l'indice de démocratie de l'Economist Intelligence Unit, dans la catégorie des régimes autoritaires. Si l'on ajoute la Chine (EIU : 2,12), le Vietnam (EIU : 2,94), le Cambodge (EIU : 3,52) et la Turquie (EIU : 4,35), l'essentiel des vêtements achetés en Europe est cousu dans des pays où les salariés ne peuvent pas s'organiser librement pour réclamer de meilleures conditions. Comprendre cette géographie est la première étape pour s'habiller autrement.

Pourquoi l'origine démocratique compte particulièrement dans l'habillement

La confection est l'une des activités industrielles les plus intensives en main-d'œuvre qui soient. Couper, coudre, finir et repasser un vêtement repose encore largement sur des personnes assises devant une machine, et c'est pourquoi l'industrie se déplace sans cesse vers les pays où les salaires sont les plus bas. En décembre 2023, le Bangladesh a fixé le salaire minimum du secteur à 12 500 takas par mois, moins de 100 euros, alors que les syndicats en réclamaient 23 000 ; les manifestations ont fait plusieurs morts et donné lieu à des arrestations documentées par des organisations de défense des droits humains. En août 2024, après des semaines de manifestations étudiantes réprimées au prix de centaines de vies, la Première ministre Sheikh Hasina a fui le pays, et le Bangladesh traverse depuis une transition politique dont l'issue institutionnelle reste incertaine.

La deuxième raison est la fragmentation. Un seul tee-shirt peut contenir du coton cultivé dans un pays, filé dans un deuxième, tricoté et teint dans un troisième, puis cousu dans un quatrième. Selon les règles d'origine douanières, la mention « Made in » ne reflète que le lieu de confection, et le règlement (UE) 1007/2011 sur l'étiquetage textile impose d'indiquer la composition en fibres, mais pas le pays de fabrication. Autrement dit, l'information la plus pertinente d'un point de vue démocratique n'est même pas obligatoire au niveau européen. La France fait exception partielle : depuis la loi AGEC de 2020, les grandes entreprises du secteur doivent indiquer aux consommateurs les pays où ont eu lieu le tissage, la teinture et la confection, une obligation qui a déjà rendu visibles de nombreuses chaînes jusque-là opaques.

Meilleures marques de vêtements d'origine démocratique en 2026

Le Portugal (EIU : 7,94) est le premier producteur textile de l'Union européenne en nombre d'emplois. L'axe Minho, Braga, Guimarães et Porto concentre des milliers d'entreprises de filature, de tissage, de teinture et de confection, avec des exportations sectorielles d'environ 6 milliards d'euros par an. Une large part des vêtements des marques qui publient leur chaîne d'approvisionnement en détail y est fabriquée. La marque suédoise Asket (Suède, EIU : 9,39) indique pour chaque pièce le lieu de chaque étape, de la fibre à la couture, et produit une partie importante de sa gamme au Portugal. L'allemande Hessnatur (Allemagne, EIU : 8,58), pionnière du coton biologique depuis les années 1970 et certifiée GOTS, est membre de la Fair Wear Foundation et publie les rapports d'audit de ses fournisseurs.

La France (EIU : 7,99) a vu renaître ces quinze dernières années une filière du « fabriqué en France ». Le Slip Français, fondé en 2011 avec l'ambition de tout produire dans l'Hexagone, travaille avec des ateliers répartis dans plusieurs régions. Saint James tricote ses pulls marins en Normandie depuis le XIXe siècle, Armor-Lux maintient une production à Quimper et la marque 1083 fabrique des jeans dans la Drôme. L'Italie (EIU : 7,67) occupe le haut de gamme avec Brunello Cucinelli, qui produit à Solomeo, en Ombrie, et l'Espagne (EIU : 8,13) conserve des pôles de maille en Catalogne. L'Inde (EIU : 7,18) dépasse le seuil et est le deuxième producteur mondial de coton, avec un fort potentiel en coton biologique, mais le secteur connaît aussi le travail des enfants et des formes de servitude pour dettes comme le système « sumangali » au Tamil Nadu. Pour l'Inde, nous exigeons donc une certification sociale vérifiable et pas seulement l'origine.

Marques et origines à risque démocratique

La Chine (EIU : 2,12) produit environ un tiers des vêtements exportés dans le monde et contrôle toute la chaîne, du coton et du polyester jusqu'aux finitions. La région du Xinjiang fournit près de 85 % du coton chinois, soit environ un cinquième de la production mondiale, et les gouvernements américain et européens ont documenté des programmes de travail forcé visant la minorité ouïghoure. Les États-Unis interdisent depuis 2022 l'importation de produits contenant du coton du Xinjiang, sauf preuve contraire. Le cas le plus visible est celui de Shein, plateforme d'ultra-fast-fashion qui met en ligne des milliers de nouveaux articles chaque jour, fabriqués surtout dans des ateliers du Guangdong, et dont les chaînes d'approvisionnement ont fait l'objet d'enquêtes journalistiques et parlementaires dans plusieurs pays. En France, le Sénat a adopté en juin 2025 une proposition de loi visant à freiner l'ultra-fast-fashion, avec des pénalités environnementales et des restrictions publicitaires.

Le deuxième bloc de risque est celui des grands groupes de mode rapide qui répartissent leur production entre le Bangladesh, le Cambodge, le Vietnam, la Turquie et le Maroc (EIU : 3,92). Inditex met en avant son modèle de « proximité », avec une part importante de la production en Espagne, au Portugal, au Maroc et en Turquie, mais deux de ces quatre pays se situent sous le seuil démocratique. H&M et Primark comptent le Bangladesh et la Chine parmi leurs principaux pays fournisseurs. Les lignes « responsables » de ces marques certifient la matière, par exemple le coton biologique ou le polyester recyclé, mais pas le contexte politique ni les droits des travailleurs du pays de confection. Un tee-shirt en coton biologique GOTS cousu au Bangladesh reste un vêtement fabriqué sous un régime autoritaire.

Tout n'est pas négatif au Bangladesh, et il faut le dire. Après le Rana Plaza, plus de 200 marques ont signé l'Accord sur la sécurité incendie et la sécurité des bâtiments, devenu en 2021 l'Accord international. Il a inspecté plus de 1 600 usines et imposé la correction de dizaines de milliers de défauts structurels, électriques et de sécurité incendie. Les usines qui travaillent pour les signataires sont aujourd'hui bien plus sûres qu'il y a dix ans. Mais la sécurité du bâtiment n'est pas la liberté syndicale : celles et ceux qui tentent de créer un syndicat indépendant dans une usine bangladaise s'exposent encore au licenciement, aux listes noires et parfois à la police. Pour Democratic Market, le problème ne se règle donc pas par des audits dans l'usine : il dépend des institutions du pays, des tribunaux, de la presse et du droit de grève.

Comparatif : prix, qualité et profil démocratique côte à côte

Les écarts de prix sont importants et méritent d'être replacés dans leur contexte. Un tee-shirt basique de fast-fashion cousu au Bangladesh coûte entre 5 et 10 euros en magasin et, selon les estimations du collectif Éthique sur l'étiquette et de la Clean Clothes Campaign, la part qui revient à l'ouvrière est généralement inférieure à 1 % du prix final. Un tee-shirt en coton biologique fabriqué au Portugal par des marques comme Asket ou Hessnatur se situe entre 30 et 45 euros, dans un jersey plus épais qui supporte bien plus de lavages, et un tee-shirt fabriqué en France coûte souvent entre 35 et 50 euros. Un jean de fast-fashion tourne autour de 30 euros ; un jean fabriqué en France, au Portugal ou en Italie avec une traçabilité complète coûte entre 100 et 180 euros.

Le calcul change si l'on mesure le coût par utilisation. Un tee-shirt à 8 euros qui se déforme après quinze lavages revient à plus de 50 centimes par port ; un tee-shirt à 35 euros qui tient cent lavages revient à 35 centimes. Il faut ajouter le profil démocratique : un salaire minimum portugais supérieur à 850 euros par mois versé quatorze fois par an, une inspection du travail européenne et des syndicats légaux, face à un salaire inférieur à 100 euros et une grève réprimée. Le vêtement le plus cher n'est pas toujours le meilleur, mais le moins cher ne peut presque jamais être juste. Les jeans et la maille bien fabriqués en Europe conservent en outre une vraie valeur de revente, alors que les articles de fast-fashion n'en ont souvent plus aucune au bout d'une saison et finissent exportés comme déchets, fréquemment vers l'Afrique de l'Ouest.

Législation européenne 2026 applicable aux vêtements et au textile

Le textile est le secteur de consommation où la réglementation européenne avance le plus vite. Depuis le 1er janvier 2025, les États membres doivent collecter séparément les déchets textiles, et la révision de la directive-cadre sur les déchets adoptée en 2025 impose des filières de responsabilité élargie du producteur pour l'habillement, que la France pratique déjà depuis 2007 avec Refashion. Le règlement écoconception (UE) 2024/1781 interdit depuis le 19 juillet 2026 aux grandes entreprises de détruire les vêtements et chaussures invendus, et prépare un acte délégué pour le textile qui introduira le passeport numérique des produits, avec des informations sur la composition, l'origine et la réparabilité accessibles par QR code.

D'autres textes complètent le dispositif. La directive (UE) 2024/825, applicable depuis septembre 2026, interdit les allégations génériques comme « écologique » ou « responsable » sans preuve, ainsi que les labels de durabilité qui ne reposent pas sur un système de certification ou n'ont pas été créés par des autorités publiques ; en France, la DGCCRF en contrôle l'application. Le règlement (UE) 2024/3015 interdira à partir de décembre 2027 la mise sur le marché européen de tout produit issu du travail forcé, avec un impact attendu particulièrement fort sur le coton. La directive sur le devoir de vigilance (UE) 2024/1760 a été reportée et réduite dans son champ, mais la loi française sur le devoir de vigilance de 2017 continue de s'appliquer aux plus grands groupes.

Comment Democratic Market évalue les vêtements

Notre méthodologie note d'abord le pays où le vêtement est cousu, selon son score EIU : en dessous de 6,0, nous ne référençons pas le produit. Nous exigeons aussi que la marque déclare le pays de fabrication et pas seulement celui du design ou du siège, et nous valorisons celles qui identifient au moins deux étapes antérieures de la chaîne, comme le tissage et la teinture, ce que la loi AGEC rend déjà possible pour beaucoup de marques vendues en France. Dans les pays au-dessus du seuil mais présentant des risques sociaux documentés, comme l'Inde, nous demandons une certification vérifiable : GOTS, SA8000 ou adhésion à la Fair Wear Foundation avec rapports publics. Les certifications purement chimiques comme OEKO-TEX Standard 100 renseignent sur l'innocuité du tissu, pas sur les conditions de travail, et nous ne les considérons pas comme un substitut. Nous tenons compte enfin de la durabilité et de la réparabilité, car un vêtement qui dure trois fois plus longtemps réduit des deux tiers le besoin de production neuve ; le bonus réparation français, qui subventionne les retouches chez des professionnels labellisés, va dans le même sens.

Guide d'achat pas à pas pour une garde-robe plus démocratique

Premièrement, lisez l'étiquette intérieure et cherchez le pays de confection ; s'il manque, interrogez la marque ou renoncez. Deuxièmement, consultez la fiche produit : en France, les informations AGEC sur les pays de tissage, teinture et confection doivent y figurer pour les grandes enseignes. Troisièmement, distinguez certifications de matière et certifications sociales ; GOTS couvre les deux, alors que le coton biologique seul ne dit rien de l'atelier. Quatrièmement, privilégiez les fibres naturelles et les tissus denses, qui durent plus longtemps et se réparent mieux. Cinquièmement, achetez moins mais mieux : trois tee-shirts portugais ou français à 35 euros remplacent sans peine dix tee-shirts à 8 euros. Sixièmement, utilisez la seconde main et les plateformes de revente européennes, qui réduisent la demande de production neuve dans les pays autoritaires, et le bonus réparation pour prolonger la vie de vos vêtements. Septièmement, méfiez-vous des collections « responsables » de la fast-fashion sans pays de fabrication déclaré, et signalez à la DGCCRF, via SignalConso, toute allégation verte non prouvée.

Conclusion : quoi acheter en 2026 pour s'habiller selon des critères démocratiques

Pour les basiques en coton, nous recommandons des tee-shirts et sweats cousus au Portugal ou en France par des marques qui publient leur chaîne, comme Asket, Hessnatur ou Le Slip Français, dans une fourchette de 30 à 80 euros. Pour la maille et les pièces durables, Saint James ou Armor-Lux sont des valeurs sûres, et 1083 pour le denim. Si vous choisissez du coton indien, exigez GOTS ou Fair Wear. Pour les vêtements techniques et d'extérieur, comparez la transparence de chaque marque avant son prix. L'habillement possède la chaîne d'approvisionnement la plus fragmentée de tous les biens de consommation, et le passeport numérique des produits la rendra visible dans les années à venir. D'ici là, Democratic Market continuera de ne référencer que des vêtements cousus dans des pays dont le score EIU est égal ou supérieur à 6,0 et d'origine vérifiable, car ce que nous portons est aussi un choix sur les systèmes que nous soutenons.

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